Thierry Laus | L’approche infinie

Thierry Laus, Maître d’enseignement en théologie à l’Université de Lausanne (Suisse). Travaille sur la mort de Dieu et les rapports qu’entretiennent absence et fiction dans l’œuvre de Stéphane Mallarmé.


 

Écrire un hommage, laisser quelques mots de soi vides de présence et de temps, dans l’instant de l’annonce de cette mort qui ne cesse de s’annoncer, lentement, très lentement.

S’approcher ainsi, soi-même s’approcher car qui d’autre le pourrait ? mais en ce lieu où s’approcher n’a pas de sens, comme s’il en avait jamais eu. C’est le privilège négatif et brillant de qui n’a pas eu l’étrange et humaine chance de jamais rencontrer l’homme, d’éviter de croire qu’une approche vivante d’un vivant touche sa vie. Mais alors tout semble voué à l’inexistence et à l’absence de sens.

En vérité, plus que d’absence de sens il faudrait dire, non pas le sens de l’absence, mais le sens absent, le sens de l’Absent qu’il fut depuis toujours et désormais éternellement pour moi. Ce qui exactement se touche ou se rencontre dans la lecture, lorsqu’on est de ceux qui ont déposé dans leur bibliothèque, comme François Bon l’écrit, les œuvres de Maurice Blanchot ; la longue séquence inégale de livres blancs, plus importants que les autres et pourtant en absence des autres, de tous les autres ou presque.

Maurice Blanchot fut celui qui m’emporta dans les bibliothèques et les librairies à la recherche des autres livres. Au moment présent du retour et de l’arrêt, je m’aperçois en effet que j’ai suivi sans le savoir la trace des noms qui font la substance des livres de Blanchot. Kafka et Mallarmé, Hölderlin et Rilke, un archipel lentement derrière moi, devant moi, sous la Hauteur de Blanchot. Lorsque je lui tourne le dos, le sentiment hölderlinien de toucher à l’instant, dans la fuite ou le départ, Blanchot encore, en avant de moi. Lorsque je tourne le dos à Blanchot, lisant par exemple Mallarmé autrement, c’est Blanchot que je rencontre encore, un autre qu’il était aussi en avant de moi.

« Cet évanouissement de la “figure” peut avoir eu tous les mobiles et être passé par tous les affects imaginables : précisément, il ne s’agit pas d’imaginer », écrit Jean-Luc Nancy. C’est, interdit dans cette interdiction de l’image, la tenue des affects dans un évanouissement. Nous n’avons ni figure ni figuration de l’absent en son absence, dépourvue de sens si par là il faut entendre signification, qui est le sens et le fait et le donne – en le retirant aussitôt et aussi bien (sa vérité).

C’est peut-être un des sens possibles du retrait de Monsieur Blanchot, comme à dire : « – Inutile de me voir, vous risqueriez de me croire là. » Ce s’en est allé aussi loin qu’il est possible, plus loin que le possible, dans l’impossible pur, la mort.

À ce stade, il est tentant de dire : la mort est la vérité de la vie, « toujours déjà ». Mais la proposition se retourne et tourne, aussi vite que l’immobilité : la vie est la vérité de la mort. L’absent de l’histoire, pour parler selon Michel de Certeau, est l’absent de toute histoire (ce que présentent les récits de Blanchot : l’imprésence grandit dans la venue de la présence même, comme la présence insiste, en sa vérité, dans l’imprésence).

Puisque je suis théologien (réformé et de la mort de Dieu), je n’aimerais pas laisser entendre par là un jeu dialectique-verbal autour de l’éternité. La mort est trop grave pour en discourir ou même, reprenant encore le mot de Nancy, pour nous laisser « imaginer ». Le Christ que je ne prie plus depuis longtemps est en Croix.

« Dans la foule anonyme, un passant disparu ; dans le concert des voix, un silence, comme il aimait à dire, d’une expression venue des mystiques, "une goutte d’eau dans la mer” », ainsi parle Luce Giard de Michel de Certeau. Un passant considérable, selon le mot de Mallarmé au sujet de Rimbaud. Considérable sans la considération de la pure brillance, de l’éclat cosmique et de la fuite en Orient. Une fuite dans la présence même de l’absence, sur place, près de Paris. Un souffle dans le souffle même, celui du Dernier homme, sur place, dans la chambre à côté.

Lire Blanchot, dès demain, c’est apprendre à lire et apprendre qu’on ne sait lire. Ne pas négliger ni mépriser le travail de la critique et de la littérature dite secondaire (Blanchot aime à citer, discrètement et avec respect, les travaux d’autrui), mais devant le texte, devant la lettre, les Lettres et leur Mystère qui ne se touche qu’au moment où l’on y renonce, où l’on renonce au prestige calculé des Lettres et aux mystères de pacotille. Le texte, mais aussi, nulle part à jamais, son origine sans origine, ce qui dans le texte se présente comme ce qui lui échappe ; ce qui fait du texte autre chose qu’une chose, ou plutôt ce qui, par le texte, délivre les choses du statut de choses. Le monde, l’ouvert.

Je déteste et je hais ce qui, en moi, tente de capitaliser la douleur, ce qui spectacularise, à usage intime, l’événement de la mort. Aussi, sans doute, la tristesse doit-elle se taire dans l’évidence de sa montée.

Les livres de Blanchot sont les livres les plus importants que ma bibliothèque recèle pour l’anticipation de ma mort. C’est en elle que ces livres me disparaissent et que l’essentiel qui n’est rien me touche. Entre ces riens, ma voix demeure et voulait dire, sans l’adresse et comme portée par le « il », un adieu. Entre nous, ceux qui restent et demeurent, le rien anticipé de l’essentiel qui fait le désœuvrement des vivants. Blanchot indique la vie, selon une impuissante puissance, selon une absente présence, selon un sens abaissé. La vie elle-même et nue, non recouverte mais exposée dans le livre. Blanchot fut un étranger, nous dévoilant tels à nous-mêmes, inavouables solitudes ensemble. L’oxymore fut souvent l’éclat de l’être, chez Blanchot ou chez Certeau, sa rumeur, la marque de son passage.

Passant considérable et signant seulement son passage, M.B. La fidélité commence ; elle est trahison et retour, détour et demeure.

Michel de Certeau écrivit, un jour : « Chercher dans un texte – le mien ou celui des autres, qu’importe ? – la “perspective” selon laquelle ”il vient” ou “il s’en va”, c’est écrire. Travail attentif de trouver le biais par lequel il fuit ou s’approche, de déceler l’axe du mouvement (“littéraire” ou “réel” ? c’est la même chose) qui emporte et rapporte ce qui jamais ne peut être dit autrement : telle est la tâche qu’amorce d’emblée ce que, d’un texte, je commence à lire ou à écrire, et que va raconter le labeur itinérant de “faire” un texte. À suivre du doigt cette fêlure organisatrice, je sais que je suis pris dans l’alternance de l’illusion et de la reconnaissance. Mais cette ambivalence d’une aliénation crainte et espérée, rien ne la surmontera définitivement, pas même “les derniers mots que je t’aurais écrits”, toi – qui es-tu ? – unique et multiple, à qui je dédie continuellement ce travail. »

Je sais que je suis pris dans l’alternance de l’illusion et de la reconnaissance… Et l’approche est infinie jusqu’au seuil de la mort qui commence ; elle l’était déjà, infinie, depuis toujours. Ce que les livres nous apprennent, lorsque Blanchot nous apprend à les lire en nous montrant à l’instant même – déposant le Maître en lui comme en nous – qu’on ne sait lire, que l’approche est infinie dès la plus pure présence de la vie.

Blanchot aura pour moi indiqué la vie. Mais il n’est à la mort aucune relève et je méfie des souvenirs pieux comme de la mémoire statuaire. On ne mettra pas Blanchot dans le Tombeau de ses textes : il y a veillé dans la plus grande dureté (celle de la lumière) et cette veille est devant nous.

© Thierry Laus

27 mai 2004
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